January 27, 2023
Entreprises innovantes, la leçon de Spinelli


Entre la fin des années 1960 et le début de la décennie suivante, la longue phase expansive de l’économie européenne a pris fin. Il y a des situations de crise industrielle pour une concurrence internationale plus féroce. Il est de plus en plus évident que la taille des industries européennes est insuffisante pour des marchés qui sont en train de se mondialiser. La pénétration des entreprises américaines dans le marché commun, notamment dans les secteurs de pointe, pose des problèmes d’« indépendance technologique », ce qu’on appellerait aujourd’hui « l’autonomie stratégique ».
C’est le moment où la Commission européenne décide d’adopter une véritable politique industrielle. Avec un double objectif : aider à la restructuration des entreprises en difficulté dans ce nouveau contexte concurrentiel et promouvoir les industries de l’avenir, les industries du futur – de l’aérospatial à l’informatique et l’électronique – dont le retard se faisait sentir .

A la tête de ce tournant européen, deux Italiens se sont succédé comme commissaires chargés des affaires industrielles : Guido Colonna di Paliano entre 1967 et 1970 et, immédiatement après, Altiero Spinelli. Ce sont des personnalités qui marquent de leur empreinte le discours public de la Communauté et qui promeuvent une approche moderne de la politique industrielle, avec des traits qui, à bien des égards, anticipent les évolutions futures. On retrouve ainsi dans leurs initiatives une attention permanente aux données environnementales et à leur compatibilité avec les besoins de la croissance ; la question de la participation des travailleurs aux décisions de l’entreprise ; la question de la « qualité de vie » entendue dans son sens le plus large ; au dialogue entre le monde de la recherche et le tissu industriel comme nouvelle clé des dynamiques de développement ; la nécessité de contribuer au développement harmonieux des régions arriérées de la Communauté et au désengorgement des régions surindustrialisées.

Dans l’optique d’accompagner les industries du futur, il y a aussi la place pour ce que l’on appellerait aujourd’hui les startups et la nécessité de construire un écosystème propice à leur développement.
Il y a cinquante ans, en 1972, Altiero Spinelli indiquait, en effet, comment en Europe il y avait un besoin
“d’un marché du capital-risque pour accompagner les nouvelles entreprises innovantes à fort potentiel de croissance et d’ouverture supranationale”.

Dans la foulée, préfigurant ce qui serait aujourd’hui défini comme une initiative publique de capital-risque, il a ajouté que la présence de divers acteurs privés dans ce secteur rendait non moins nécessaire une intervention d’accompagnement « judicieuse » conduite sur fonds publics. Et, dans ce cas également avec une vision “anticipative”, l’implication directe de la Banque européenne d’investissement a été esquissée qui, avec les différents organismes financiers publics nationaux, était censée donner vie à une “branche européenne commune” dédiée à “fournir capital-risque aux entreprises à bon potentiel de croissance ».

Un an plus tard, ces indications de Spinelli se sont traduites par des lignes d’action concrètes présentées par la Commission aux États membres pour soutenir “les jeunes entreprises européennes à forte capacité de croissance et d’innovation qui ont souvent du mal à financer leur expansion” et une initiative spécifique dans ce sens résultant de la collaboration entre la BEI et des organismes nationaux spécialisés : IMI, pour l’Italie. Une conception de l’intervention publique qui, dans ses lignes essentielles, ne trouvera sa forme définitive qu’au milieu des années 1990, près de 25 ans plus tard, avec la mise en place du Fonds européen d’investissement.
Les propositions de Spinelli n’eurent pas, en fait, un succès immédiat. Les États membres ont bloqué la conception anticipatrice de la politique industrielle esquissée par les commissaires italiens. Et la construction d’un écosystème européen favorable aux startups et à leur croissance lui a aussi coûté cher.

A une époque comme la nôtre, qui voit le retour de la politique industrielle de l’Union et une grande attention portée à la question de l’entreprise innovante et de sa croissance, retrouver ces racines “longues” (et italiennes) de la politique européenne des startups a aussi un plus de suggestions. Rappeler l’attention d’Altiero Spinelli aux entreprises innovantes du début des années 1970 sert aussi à rappeler que parmi les tâches de l’Europe imaginée par lui, Ernesto Rossi et Eugenio Colorni – trente ans plus tôt, à Ventotene – il y avait une politique active pour les jeunes : “minimiser les distances entre les positions de départ dans la lutte pour la vie”. Parce qu’un marché du capital-risque sert précisément cet objectif : donner des opportunités concrètes pour que les nouvelles idées de ceux qui le méritent soient mises en œuvre.

(Discours de Spinelli à Venise . Le mémorandum de la Commission européenne du 3 mai 1973 peut être consulté ici. Sur les difficultés à faire avancer les mesures de politique industrielle voir le discours de Spinelli devant le Parlement en juin 1974 qui peut être consulté ici ).

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