January 27, 2023
Artemisia Gentileschi, de Pise à Londres et retour


Le 8 juillet dernier, Giulia Silvia Ghia consacrait sur ce même blog une réflexion passionnée sur les artistes féminines oubliées, à partir du 427 depuis la naissance d’Artemisia Gentileschi, la fille d’Orazio, riche de talent et véritable suiveuse du Caravage, à l’œuvre dans le centres culturellement plus avancés que la première moitié du XVIIe siècle.

Bientôt, s’il n’y a plus de déménagement, une autre pièce viendra s’ajouter à l’histoire du peintre, avec le vernissage, prévu le 3 octobre, de l’exposition organisée par Letizia Treves à la National Gallery de Londres, qui vient d’acquérir leAutoportrait en sainte Catherine d’Alexandrie, redécouvert en 2017 ; c’est la première grande exposition monographique qui lui est consacrée au Royaume-Uni, où Artemisia débarque en 1638, après un long voyage depuis Naples, pour rendre visite à son père âgé qui peint à la cour d’Angleterre.


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Orazio Gentileschi mourut à Londres peu de temps après. Il est né à Pise dans une famille de peintres, les Lomi, mais il abandonne ce patronyme pour prendre celui de son oncle maternel, qui l’avait soutenu dans ses premières années romaines, toujours en quête d’une affirmation artistique ; malheureusement, à Rome, il était bon que sa fille ne reste pas, après la clameur suscitée par le procès pour viol contre Agostino Tassi. Orazio réussit à lui procurer un mari commode en la personne du pas si grand peintre Pierantonio Stiattesi, et à la faire accueillir à Florence, une ville qui à l’époque bénéficiait plus du patronage des Médicis que de Pise. Je crains qu’en bon Pisan, il n’ait particulièrement souffert en découvrant que le mariage forcé entre Artemisia et Agostino n’aurait jamais été possible : il avait déjà une femme. Elle s’appelait Maria Connòdoli et vivait à Livourne !

Quoi qu’il en soit, le lien entre Pise et Gentileschi est resté vivant : certains documents attestent que Pierantonio Stiattesi s’était rendu plusieurs fois dans la ville pour gérer les affaires d’Artemisia ; qui, à son tour, a dû se rendre à Pise, au moins une fois, pour vendre quelques biens et constituer la dot de sa fille Prudencia. En 1616, lorsqu’elle est admise à l’Académie florentine des arts du design, une reconnaissance très rare pour une artiste féminine, la nationalité déclarée est celle de Pise et le nom de famille celui des Lomi. Dans le milieu stimulant de la cour des Médicis, elle a pu nouer une solide amitié, dont témoigne sa correspondance avec le Pisan le plus célèbre de tous les temps : Galileo Galilei, qu’elle avait probablement déjà rencontré à Rome.

Le fil qui unit Artemisia à Pise est en quelque sorte renforcé par l’exposition de Londres.

En effet, le portrait du peintre, peint par Simone Vouet vers 1623, qui appartenait à la collection de Cassiano dal Pozzo, le grand connaisseur d’art, étroitement lié à Gentileschi et qui devint l’un des protecteurs du peintre français lors de son séjour à Rome, seront exposés. Cassiano connaissait aussi Pise ; il était le fils d’un cousin de Carlo Antonio dal Pozzo, proche conseiller de Ferdinando I dei Medici, qui fut son archevêque éclairé à partir de 1582 et, avant de mourir en 1607, put entreprendre la restauration de la cathédrale, fortement endommagée par l’incendie de 1595.

La peinture de Vouet a récemment été acquise dans les collections du Palazzo Blu, la belle maison-musée surplombant le Pisan Lungarno. Le nom d’Artemisia n’y figure pas explicitement, mais la peintre, qui tient entre ses mains les outils de son métier, est identifiée par le mot Mauseleion – inscrit dans le médaillon qu’elle porte sur sa poitrine – le monument funéraire érigé à Halicarnasse par son homonyme, le courageuse reine Artemisia, en l’honneur de son frère et mari Mausole.

Le tableau de Gentileschi, intitulé Clio, muse de l’histoire, acheté à la maison de vente aux enchères Christie’s, en 2004, et également exposé à Londres. Quand Artemisia arrive dans la capitale anglaise, où sa peinture avec Tarquinius et Lucretia l’avait précédée de quelques années, Orazio s’engage dans le programme de décoration du plafond de la Grande Salle, dans la résidence de la Reine à Greenwich. On a émis l’hypothèse que la fille collaborait avec son père, et que les représentations de certaines des Muses devaient lui être attribuées, dont, encore Clio, qui en induisant la mémoire historique, assure également la renommée aux artistes.

Pour ces événements imprévisibles qui repoussent parfois les limites habituellement accessibles, les salles de la National Gallery sont actuellement un mirage.

On se rend ainsi compte de l’esprit d’entreprise qu’Artemisia a exigé le long voyage à Londres, sur lequel elle a hésité plusieurs fois. Mais, comme nous le rappelle Elizabeth Cropper dans le beau catalogue qui accompagne l’exposition, nous avons affaire à « un artiste extraordinaire qui a mené une vie extraordinaire ». Ce dont elle était consciente, étant donné qu’on retrouve sa signature dans le livre ouvert à côté de Clio, pour sceller l’entrée dans l’histoire d’une femme « peintre ».

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